Les frères Mawem : le nouveau visage de l’escalade

Pour l’apparition de l’escalade aux Jeux olympiques de Tokyo en 2020, l’équipe de France masculine sera représentée par deux frères : Mickael et Bassa Mawem. Portrait de ces deux grimpeurs au parcours singulier, qui incarnent le nouveau visage de leur sport.

Le feu et la glace

Début janvier 2019, dans la salle un brin frisquette du club d’escalade de Massy (Essonne), tout semble opposer Bassa Mawem et son frère Mickael. Soignant un mauvais rhume, le premier ne quitte pas sa doudoune de l’après-midi ; tandis que le second, vêtu d’un simple tee-shirt, semble réchauffé par un invisible feu intérieur. Saisissant, le contraste entre les deux grimpeurs transparaît bien au-delà de leur look vestimentaire. À 29 ans, le cadet ne tient pas en place. Avec son débit de mitraillette, ses dreadlocks à l’air libre et ses tatouages recouvrant des muscles finement dessinés, Mickael Mawem est clairement le plus extraverti des deux. Il respire l’enthousiasme d’un jeune sportif passionné qui touche du doigt son rêve olympique. Alors en pleine préparation intensive, les deux frères visent une qualification pour les Jeux de Tokyo en 2020. Le 19 août 2019, soit à peine quelques mois plus tard, Mickael sera le premier à atteindre cet objectif. Lors des championnats du monde d’escalade, c’est lui qui a décroché le premier billet français pour les JO. Moins de trois semaines plus tard, il a d’ailleurs confirmé son nouveau statut en remportant le titre européen dans l’épreuve du bloc.

Bassa Mawem

Mais pour que la joie soit totale, il fallait que son frère arrache le deuxième ticket français pour les Jeux. À l’aube de sa dernière saison à haut niveau, Bassa Mawem savait que cette ultime mission ne serait pas de tout repos. Après avoir assisté de ses propres yeux à la qualification olympique de Mickael, le grimpeur de 35 ans ressentait forcément une lourde pression sur ses solides épaules. Numéro un mondial de vitesse, il doit cependant dompter un corps abîmé par près de 20 années de pratique quasi-quotidienne. Pour savoir s’il pourrait clore sa carrière au sommet à Tokyo, l’aîné a dû attendre plus de deux mois après son frère. Le 28 novembre, lors du tournoi de qualification olympique de Tournefeuille (Haute-Garonne), il a enfin obtenu la délivrance. Comme espéré, les deux frangins s’envoleront donc ensemble vers le Japon l’été prochain. Ils y réaliseront le rêve qu’ils préparent depuis plus de trois ans, lorsque l’escalade a été désignée pour intégrer le programme olympique en 2020. Mais en réalité, leur ambition commune remonte à bien plus longtemps, alors qu’ils étaient à peine sortis de l’enfance…

Naissance d’une passion

C’est Bassa, dans son rôle de grand frère, qui a ouvert un peu par hasard la voie des sommets vers l’âge de 15 ans. L’élève au collège Nerval d’Huningue (Haut-Rhin) pratiquait alors la gymnastique, après avoir essayé un ribambelle de sports : foot, judo, tennis de table, volley, basket, hand… Mais il a suffi d’une initiation à l’escalade en UNSS pour le convaincre de s’inscrire dans le club de varappe local, Alpi360. « J’ai touché à tout. Je cherchais l’étincelle, et c’est vraiment dans l’escalade que j’ai trouvé ce qui me convenait le plus, se souvient-il. Ce qui m’a plu, c’est le côté sans limite. Ce sport ne s’arrête jamais. On trouve toujours des difficultés à appréhender et à travailler. Que ce soit en vitesse, en bloc ou en difficulté, il y a toujours quelque chose à peaufiner, des détails à travailler. Et c’est surtout accessible à tout le monde. »

Mickael Mawem

Passé lui aussi par la gymnastique, Mickael rejoint rapidement son frère sur les parois. C’est dans la région de Saint-Louis, à quelques kilomètres de l’Allemagne et de la Suisse, que les deux garçons découvrent l’escalade en salle et sur falaise. Ils grimpent dès qu’ils en ont l’occasion : au club, à la section sportive de leur collège-lycée et sur le mur en béton du Parc des eaux vives d’Huningue, tout près de chez eux. « Quand quelqu’un de normal commence un sport, il va en faire une ou deux fois par semaine. Nous, on y allait dès que c’était ouvert à la section ou au club d’escalade, se souvient Mickael. J’y allais le lundi soir, le mardi soir, le jeudi soir, le samedi et la plupart des dimanches matins. On s’est toujours investis à fond dans ce qu’on voulait faire. L’escalade, ça nous plaisait. L’effort nous a plu. On a vu qu’on pouvait dépasser des limites. C’est incroyable : des fois, on se demande comment on peut faire ça, comment on peut tenir ça, comment on peut tirer ça… »

Une approche disruptive de l’entraînement

Petit à petit, la passion naissante des frères Mawem se transforme en obsession. Pour progresser, ils développent leur propre méthode d’entraînement. Un style basé sur la force physique, qui détonne dans le milieu. « Faire des exercices sans les jambes, des tractions lestées, grimper sans les jambes, faire de la vitesse, c’était la base, décrit Bassa. Quand on a commencé ça, les gens nous prenaient vraiment pour des fous. À l’époque, c’était pas du tout ça l’escalade. C’était plutôt une discipline gracieuse, où il fallait être souple, grimper lentement, respirer… Nous quand on a commencé, on a « squeezé » toute cette partie. On est allés dans notre cave. On a installé des poutres qu’on avait fabriquées. Et on tractait, on tractait, on tractait le plus possible. On utilisait aussi un électro-stimulateur, tout ce qui était possible, on bourrinait. Quand on est partis à Clermont-Ferrand, on était à fond dans la muscu et la préparation physique. Et à cette époque, c’était pas très commun… Les gens nous disaient : « les gars, ça sert à rien ce que vous faites, arrêtez ». Et nous, on continuait, on continuait à tracter. On était persuadés que notre truc fonctionnait. Et au final, ça fonctionne puisqu’aujourd’hui on a des qualités physiques que peu de grimpeurs possèdent et on n’est plus obligés de les travailler aussi dur qu’avant, juste de les entretenir. »

« Ç’a toujours été notre marque de fabrique, ajoute Mickael. On aime ça, on aime le sport parce que quand on sort d’une séance, on a envie d’en sortir fatigué. Après, le haut niveau nous a appris qu’il fait parfois se reposer, mais on a besoin de ça pour se sentir bien et se donner à fond pour la suite. » Si les deux frangins misent beaucoup sur la force physique, ils n’en oublient pas pour autant la « vraie » grimpe, celle sur rocher, au grand air. Entre salle et falaise, compétition et loisir, ils finissent par s’ouvrir les portes de l’équipe de France assez tardivement, après une bonne dizaine d’années de pratique. Pour Bassa, c’était vers 25-26 ans, contre 23-24 ans pour Mickael. « Si on n’est pas entrés dans le haut niveau plus tôt, c’est parce qu’on est toujours restés dans notre thème de l’entraînement physique et qu’on s’est toujours débrouillés tout seuls, explique le cadet. On est rentrés par nos propres moyens. On est allés chercher nos places. Il nous manquait tout ce qu’il y a derrière, comme l’hygiène et tout ce qui va avec. À partir du moment où on a décidé de changer un peu tout ça, qu’on a vu qu’on avait un potentiel, on a réfléchi pour voir comment on pouvait aller jouer avec les meilleurs. »

Self-made Mawem

« Avant, on n’était que sur le physique, rebondit Bassa. Du coup, pour rester dans le haut niveau et atteindre le sommet, il a vraiment fallu changer ces petites choses qui vont au-delà du physique, comme le sommeil et l’alimentation, pour rattraper tous ceux qui sont au-dessus [de nous]. » « Avec le temps, on remarque qu’une bonne hygiène de vie permet d’enchaîner les bonnes journées d’entraînement, confirme Mickael, qui avait de mauvaises habitudes alimentaires. Depuis que j’ai commencé à avoir une bonne hygiène de vie, je ne me blesse plus ou mes blessures stagnent. Avant d’entrer dans le haut niveau, je mangeais 500 grammes de sucre par jour : des bonbons, gâteaux, ou autres. Je me nourrissais de surgelés, de crêpes au fromage à deux euros. J’allais quatre fois par semaine au « McDo ». Je buvais un demi litre d’eau par jour et 1,5 litre de soda ou de sirop. Chaque année, j’avais une grosse blessure et des petites autour. Mais maintenant, tout ce qu’on fait, on le rapporte à l’escalade. » « Le fait de devoir rentrer dans le haut niveau sans soutien a renforcé cette envie de réussir seul. C’est bien pour ça aussi qu’on a mis tout ce temps à se révéler et qu’on a passé beaucoup d’années à se blesser, analyse Bassa. Je suis fier de ce que j’ai réussi à faire sans le soutien de qui que ce soit. Aujourd’hui, la fédé nous suit parce qu’on a réussi et qu’elle croit en nous. Elle nous soutient dans toutes nos actions, financièrement, et ça nous suffit. »

Après plusieurs années de tâtonnement pour arriver au plus haut niveau, les frères Mawem se font petit à petit leur place parmi les meilleurs mondiaux. Passé par la difficulté puis le bloc, Bassa se révèle finalement en vitesse. Grâce à ses qualités musculaires, le solide grimpeur (78 kg) remporte plusieurs titres nationaux et s’empare du record de France sur 15 m. Il l’a depuis porté à 5″52, à seulement quatre centièmes du record du monde. L’aîné des Mawem monte aussi sur ses premiers podiums internationaux. En 2018, il devient vice-champion du monde de vitesse et s’impose au classement général de coupe du monde. Il a d’ailleurs conservé sa couronne en 2019. Professeur d’escalade diplômé d’État, Bassa Mawem vit et s’entraîne depuis trois ans à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), où il développe la pratique de l’escalade locale. Plus fin et léger (65 kg), Mickael excelle davantage en bloc, dont il est devenu champion de France en 2018. Il s’entraîne principalement au pôle France de Voiron (Isère), mais dispose de plusieurs pied-à-terre dans l’Hexagone pour peaufiner sa préparation. Bien qu’éloignés la plupart du temps, les deux frères se retrouvent régulièrement pour des stages d’entraînement en métropole ou sur les sites de compétition à l’étranger. Ils échangent aussi quotidiennement sur leur entraînement respectif, mais aussi sur leur marque commune, Les Frères Mawem, qui cumule plus de 100 000 abonnés sur les réseaux sociaux.

Partenaires plutôt que rivaux

Mickael et Bassa Mawem sont en effet très populaires sur Facebook et Instagram, où les vidéos spectaculaires de leurs exercices d’entraînement collectionnent les « likes ». « Au départ, la communication par les réseaux sociaux était un simple plaisir, confie Mickael. Mais après, le but ultime était de réussir s’entraîner sans devoir travailler. La médiatisation amène les sponsors qui nous permettent de vivre. Les réseaux sociaux sont un support important pour les sponsors et les marques, qui nous permettent de vivre et de nous entraîner. C’est du boulot. Ça fait 4-5 ans qu’on est dessus. Petit à petit, on a pu gérer notre vie comme on la voulait. Je peux me permettre de ne pas travailler et de subvenir seulement à mes besoins. Bassa n’a pas la même situation, mais ce support est vraiment important pour vivre du sport. » Et il permet de moderniser l’image de leur sport auprès du jeune public.

« L’escalade reste un sport très familial. On peut parler à n’importe qui dans une salle, ajoute Mickael. Nous deux, on représente bien ça. On est tous les deux dans le haut niveau, avec les mêmes types d’objectifs, la même discipline olympique. C’est pas pour ça qu’on est en train de se taper dessus. Quoi qu’il se passe, on s’entraide et on montre qu’on est soudés. En compétition, on est tout sauf l’un contre l’autre. On ne compte pas sur les erreurs des autres pour réussir, même si c’est chacun pour soi pendant la compétition. » « L’idée, c’est de se pousser, confirme Bassa. C’est pas un sport d’équipe, mais individuel. On fait le travail soi-même. Quand on arrive au sommet, on y arrive tout seul. En revanche, derrière tout ça, il y a un gros « package » avec les grimpeurs de l’équipe de France, la famille, les amis et toutes les personnes qui nous supportent sur les réseaux sociaux. On est seuls, mais pas réellement. Il ne peut pas y avoir de rivalité [entre nous] parce que ça reste un effort individuel. Même avec les autres grimpeurs, on souhaite le meilleur à l’autre. Que le meilleur gagne ! On ne va pas grimper pour éclater les autres, mais pour se donner à fond et essayer d’être le meilleur. Et c’est d’autant plus gratifiant quand les autres étaient à leur meilleur niveau. »

Après 2020, un savoir à transmettre…

En août 2016, l’intégration de l’escalade au programme olympique a renforcé encore davantage le lien entre les deux frères. Depuis plus de trois ans, ils partagent un même objectif de qualification dans une discipline commune : le combiné, qui regroupe le bloc, la difficulté et la vitesse. Désormais détenteurs de leur visa pour Tokyo, Mickael et Bassa Mawem tenteront de marquer leur sport en devenant les premiers champions olympiques de l’histoire de l’escalade. Après les Jeux, Bassa tirera sa révérence, tandis que Mickael pourrait poursuivre sa carrière, avec en perspective le challenge des Jeux olympiques de Paris 2024. Mais quoiqu’il arrive, les deux frangins veulent continuer à exister dans un monde de l’escalade en plein essor. Ils projettent notamment d’ouvrir une salle d’escalade pour répondre à une demande qui a explosé en France, surtout dans les grandes villes.

« Quand j’ai commencé l’escalade, c’était encore très lié avec la montagne, témoigne Bassa. Aujourd’hui, la pratique de l’escalade se fait plus à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il y a une nouvelle génération qui a débuté l’escalade en salle et qui va en falaise beaucoup plus tard. Avant, c’était le contraire. On s’entraînait en salle pour faire des « perfs » à l’extérieur. Aujourd’hui, on est dans un entre-deux, avec beaucoup de grimpeurs d’extérieur et d’intérieur. Ça reste de l’escalade, mais il n’y a pas forcément le même intérêt. Mais l’ambiance entre grimpeurs reste la même, toujours conviviale. C’est un sport très accessible. À partir du moment où on sait assurer, on peut assurer n’importe quelle personne. Un grimpeur de haut niveau peut très bien grimper avec un grimpeur qui débute. Ça permet aux débutants de progresser beaucoup plus vite. » Justement, les frères Mawem veulent aussi continuer à former des jeunes grimpeurs. « On a toujours entraîné, explique Bassa. On entraîne des jeunes dans les salles, des personnes à distance. Ce qu’on fait et ce qui marche, on le partage pour qu’il y ait une relève. Si derrière nous, il n’y a personne, ce sera pas top pour la France. Je suis sur la fin de ma carrière, le but c’est de faire en sorte qu’il y ait d’autres Bassa et Mickael Mawem sur les podiums internationaux. »

Camille Vandendriessche (avec Hugo Saint-Val)

Alizée Agier, le combat au quotidien

Redoutée pour son karaté imprévisible, Alizée Agier arbore déjà, à 24 ans, deux titres de championne du monde à sa ceinture. Tandis que son sport fera son apparition aux Jeux olympiques en 2020, la Bourguignonne livre en parallèle un tout autre combat au quotidien : celui contre le diabète, qui l’affecte depuis près de cinq ans. Portrait d’une compétitrice habituée à se battre sur tous les fronts.

Deux combattants face à face. Le but : toucher son adversaire avec les poings ou les pieds sans qu’il ne vous atteigne. Pour y parvenir, mieux vaut être rapide, souple et habile. Imprévisible aussi, comme Alizée Agier. « C’est une fille discrète, qui ne se met pas du tout en avant, ni une caractérielle. Alizée ne rechigne pas à l’entraînement, elle se donne les moyens d’y arriver. Mais elle est aussi très imprévisible, à l’image de son karaté », décrit Ludovic Cacheux, son entraîneur. « Je peux être assez surprenante, reconnaît l’intéressée, sortir une technique d’un seul coup, sans savoir comment j’ai fait ou d’où ça sort. C’est ce qui fait ma force. Je travaille aussi sur des points plus traditionnels de stratégie, mais il faut que je garde cette intuition et ce côté un peu de folie dans mon karaté. Je ne le travaille pas particulièrement, mais c’est quelque chose que j’ajoute en plus aux compétitions. »

« Avec elle, le danger peut venir de partout »

Pour déborder ses rivales, Alizée Agier possède une arme redoutable. « Elle combat dans les deux gardes, à gauche comme à droite, dévoile son coach. Toutes les combattantes n’en sont pas capables. Avec elle, le danger peut venir de partout. Elle peut à n’importe quel moment sortir une technique spectaculaire, qui est privilégiée en termes de points. Alizée a cette capacité à sortir une technique de jambes « jodan » (au visage), une de ses spécialités, même dans les moments critiques où l’on sent que le combat est en train de se durcir et de basculer. » Mais comme beaucoup de qualités, celles de la jeune femme impliquent des contreparties dont Ludovic Cacheux se passerait volontiers… « Son plus gros défaut, c’est qu’elle peut parfois manquer de régularité, pointe l’entraîneur. Elle est capable d’enchaîner deux victoires de suite, avec cinq-six combats gagnés à chaque fois, et ensuite de perdre au premier tour. D’ailleurs quand elle remporte son premier combat, ça va souvent au bout. Mais des fois, elle manque un peu de structure, ou elle veut trop en faire et se précipite. »

Ski nautique, gymnastique et karaté

Dans un sport où la moindre seconde d’inattention peut être fatale en compétition, Alizée Agier recherche logiquement la perfection. D’ailleurs, depuis toute petite, elle pratique des disciplines dans lesquelles le sens du détail prime. Dès la maternelle, la native de Semur-en-Auxois (Côte-d’Or) s’initie au ski nautique, auquel elle s’adonne sur le lac de Pont, le long de l’Armançon. « J’ai commencé par le baby-ski nautique, les skis accrochés au bateau, se confie-t-elle avec une pointe de nostalgie. Patrice Martin, grand champion de ski nautique, m’a grandement inspirée. Je pratique encore [ce sport] en loisir de temps en temps. » Au cours d’une enfance que l’on imagine hyperactive, Alizée se met également à la gymnastique, qu’elle pratique jusqu’à l’adolescence. Mais avec un frère karatéka et un père professeur de sports de combat, la fillette ne résiste pas longtemps à l’envie de monter sur le tatami. À l’âge de cinq ans, elle enfile ainsi ses premiers kimonos au Karaté Club Semurois, sous l’œil bienveillant de Jacques Renevier et Loïc Lefort, ses deux formateurs. « Mon premier souvenir de karaté, c’est vraiment quand j’assistais aux entraînements de mon frère. J’étais assise, je regardais l’entraînement et j’avais les yeux émerveillés, se souvient-elle. Mes parents ont fini par m’inscrire et depuis, je n’ai jamais arrêté. Ce qui m’a plu : devoir combattre tout en maîtrise, parce que le karaté c’est de la touche et de la vitesse. Les techniques de jambes sont vraiment impressionnantes, du coup je voulais faire pareil. »

Une ascension rapide vers le haut niveau

Scotchée devant les vidéos d’Alexandre Biamonti, champion du monde individuel en 1998, Alizée Agier a dû renoncer au ski nautique puis à la gymnastique, qu’elle pratiquait en compétition, pour poursuivre sa passion. « Mon choix s’est porté sur le karaté sans trop d’hésitation quand j’ai commencé à disputer des compétitions internationales avec la Ligue de Bourgogne, raconte-t-elle. [On] nous [a] emmenés partout pour faire plein de combats, acquérir de la compétence et vraiment combattre et combattre parce que c’est comme cela qu’on arrive au haut niveau. La bascule s’est aussi effectuée quand j’ai intégré le pôle [France jeunes] à Talence. » En septembre 2010, lors de la rentrée scolaire et sportive, l’adolescente de 16 ans fait la rencontre de Ludovic Cacheux, qui jouera un rôle déterminant dans son ascension vers l’élite mondiale. « La mayonnaise a pris tout de suite puisqu’au bout de 14 mois, Alizée gagnait déjà un titre de vice-championne du monde juniors, et deux ans après celui de vice-championne du monde des moins de 21 ans en 2013 », résume le coach. La consécration suprême arrive dès l’année suivante chez les seniors quand elle devient championne du monde individuelle à seulement 20 ans. Elle réussit à répéter cet exploit deux ans plus tard, cette fois par équipes. Entretemps, le binôme a migré pour plusieurs saisons au pôle France de Montpellier, avant de prendre ses quartiers au nouveau pôle olympique de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) en septembre 2017, en collaboration avec Yann Baillon et Olivier Beaudry, les deux autres entraîneurs nationaux. Car depuis l’été 2016, le karaté fait partie des sports ayant intégré le programme olympique pour les Jeux de Tokyo en 2020.

Les JO, un plus mais pas une fin en soi

Pour le karaté, cette annonce très attendue ouvre des perspectives nouvelles en termes de médiatisation et de professionnalisation. Mais chez Alizée, cette décision n’a visiblement pas provoqué de changement majeur, tant son investissement était déjà total dans sa discipline. « Je n’étais pas spécialement frustrée parce que, de toute façon, on n’y était pas [aux Jeux olympiques], explique-t-elle. Pour nous, le Graal c’était les championnats du monde. Mais c’est vrai qu’on regardait les JO et qu’on rêvait d’être à l[a] place [des participants]. C’est quand même une compétition hors norme, que peu de sportifs peuvent vivre. Je n’ai pas continué le karaté par rapport à l’olympisme ou aux compétitions. J’aurais d’abord continué parce que c’est le sport qui me plaisait le plus et je m’épanouis en [le] pratiquant. Le karaté m’a beaucoup aidée parce que je suis quand même quelqu’un d’assez timide à la base. Au fur et à mesure, on rencontre plein de monde, on échange et cela permet vraiment de s’ouvrir, de se libérer […] et de ne plus se mettre de barrières. » De nature plutôt réservée, Alizée Agier ne se révèle jamais autant que sur les tatamis. « Elle est heureuse dans le karaté, elle est vraiment épanouie. Quand elle ne s’entraîne pas, on voit que ça lui manque ! Elle est sérieuse dans tout ce qu’elle fait, elle se donne dans ses entraînements. Par rapport à la discipline du karaté, ce sport lui convient bien », confirme Bernard Agier, son papa entraîneur 4e dan et président du FKC Semurois.

Le déclic suite à une « grogne » paternelle

C’est dans ce club de boxe, full-contact et karaté, dont la salle porte aujourd’hui son nom, que la multiple médaillée internationale revient régulièrement pour peaufiner sa préparation et transmettre sa passion aux jeunes. « Quand elle peut, elle rentre le week-end. Pendant les vacances d’été, elle était là pendant un mois et demi, précise le paternel. Elle est licenciée au club de Marseille (Spartan Kombat Sport), mais elle aime bien prendre les clés de la salle pour aller s’entraîner. » Parmi ses souvenirs les plus marquants, Bernard Agier garde en mémoire un moment décisif dans le parcours de sa fille. « Quand elle était poussine ou benjamine, elle a disputé une compétition où cela ne s’était pas déroulé comme il fallait. Elle avait été vraiment très détendue, alors je lui avais fait une petite « grogne ». Je lui ai dit que si on se déplaçait en compétition, il fallait vraiment qu’elle se donne [à fond], sinon ce n’était pas la peine d’y aller. Peu après, lors des championnats interrégionaux à Annecy, elle avait terminé première et laminé ses concurrentes en enchaînant les 8-0 avec les jambes. Après chaque combat, elle venait me voir pour me demander si c’était assez bien (rires). Cette compétition a vraiment été le déclic pour la suite de sa carrière ! »

Le diabète, un défi supplémentaire

Plus de dix ans après, le niveau d’exigence d’Alizée Agier n’a pas faibli. « Je prévois à l’avance tout ce que j’ai à faire, j’aime bien être carrée dans mon organisation. Je pense que c’est le karaté qui me l’a un peu appris, forcément, [mais] aussi de par mes parents, et au fur et à mesure de ma façon d’être, analyse-t-elle. Je suis partie au CREPS de Talence assez jeune, donc il faut vite s’organiser tout seul. On grandit vite, et j’ai pris mon sérieux de là. » Rigoureuse, la Bourguignonne l’est également dans la vie de tous les jours. Par goût des choses bien faites, certes, mais aussi par obligation. Depuis cinq ans, elle vit avec un diabète de type 1, diagnostiqué à l’âge de 19 ans. « Un an avant de devenir officiellement diabétique, mon médecin traitant a regardé d’anciens résultats de prise de sang et m’a dit que mon taux de sucre était à surveiller, se remémore-t-elle. Il m’a envoyé voir un spécialiste, qui m’a appris que j’allais devenir diabétique mais qu’on ne savait pas quand. À ce moment-là, mon pancréas commençait déjà à ne plus produire d’insuline (hormone qui régule le taux de sucre dans le sang). Vu que je savais que j’allais être diabétique, j’y étais un peu préparée. C’était un peu dans un coin de ma tête, mais je ne m’attardais pas non plus trop dessus. Quand c’est arrivé, je me suis forcément posée des questions et j’en ai discuté tout de suite avec mon endocrinologue, qui m’a rassurée. Il m’a dit qu’au contraire, c’était bénéfique de faire du sport pour le diabète, tout comme c’était bon pour la santé en général. Ç’a été un défi supplémentaire dans la vie ; je me suis dit que j’allais montrer à tout le monde qu’on pouvait être diabétique et sportif de haut niveau. Ça n’a pas été du tout un problème, même s’il a fallu ajuster dans les premiers temps. »

Championne du monde quelques mois après le diagnostic

« Sa capacité à gérer [le diabète] tout de suite a été une surprise. Dès que la maladie a été détectée, elle a fait preuve d’une grande autonomie et maturité par rapport à ça. D’ailleurs, si je ne me trompe pas, elle a été sacrée championne du monde seulement quelques mois après la déclaration de son diabète !, souligne Ludovic Cacheux. Dans sa vie au quotidien, cela a créé une rupture car c’est limitant sur certaines choses et ça oblige à faire attention au quotidien. Quand ça s’est déclaré, elle avait un âge où on sort, où on veut s’amuser avec son cercle d’amis. Alizée a aussi un côté épicurienne et bonne vivante : elle aime bien manger, apprécie le vin rouge, mais pas dans l’excès bien sûr. Depuis peu, elle porte un capteur sur le bras qui lui permet de voir instantanément l’évolution du taux de sucre dans le sang en rapprochant son téléphone de l’émetteur. On en parle, certes pas tout le temps, mais je lui demande régulièrement comment ça va. Mais elle ne s’apitoie pas du tout sur son sort. » À cause du diabète, la karatéka a toutefois dû renoncer au métier dont elle rêvait depuis l’âge de 15 ans : celui de policière. Recalée aux examens médicaux fin 2016, elle a mis sa déception au service d’une campagne de lutte contre les discriminations à l’égard des personnes diabétiques, lancée début 2017. Quelques mois plus tard, ses deux médailles européennes en individuel (argent) et par équipes (bronze) apportèrent des preuves supplémentaires de sa capacité à rebondir.

Une après-carrière en préparation

« Ma devise : le meilleur est toujours à venir, sourit-elle. Il y a des hauts et des bas, mais il ne faut jamais baisser les bras. La roue tourne, il y aura toujours des beaux moments. Je suis plutôt très positive ! » En 2018, Alizée a connu plus de hauts que de bas avec des victoires aux opens de Paris, de Dubaï et de Tokyo, ainsi qu’aux championnats de France, où elle a conquis un cinquième titre national. Éliminée dès son premier combat aux championnats d’Europe à Novi Sad (Serbie) puis au deuxième tour des Mondiaux à Madrid (Espagne), elle a entre-temps obtenu son BTS tourisme, qui lui ouvre plusieurs perspectives professionnelles. « Le but maintenant, c’est de mettre un pied dans la carrière professionnelle tout en continuant le karaté pour assurer l’après-carrière, explique-t-elle. [Dans] le sport de haut niveau, on ne sait jamais ce qui peut se passer. Une blessure peut arriver rapidement, donc je veux vraiment entrer dans la vie active. Je ne sais pas encore [quoi] pour l’instant, j’ai plusieurs choses en tête. L’après-carrière idéale, ce serait avoir un travail stable, et pourquoi pas enseigner le karaté dans un club. Après tant d’années à haut niveau et à pratiquer le karaté, ce serait important d’y garder un pied et de le partager. Le karaté est une grande partie de ma vie… »

L’or olympique, un rêve qui se mérite

Avec son diplôme en poche, Alizée Agier peut à présent se concentrer la course à la qualification olympique, qui a déjà débuté en septembre. Jusqu’en mai 2020, les meilleurs karatékas mondiaux s’affronteront presque tous les mois lors des tournois internationaux de Premier League pour marquer des points au classement olympique. La pression est énorme, puisque seuls 10 combattants seront retenus dans chaque catégorie de poids. « Alizée aime le challenge. La pression n’est pas quelque chose qui lui fait peur, assure Ludovic Cacheux. Au contraire, ça la transcende et la rend meilleure. Cette capacité à se sublimer le jour-J fait souvent la différence entre les bons et très bons athlètes » « Je sais que ça va être une saison longue, souffle la double championne du monde. Il faudra être présent sur toutes les compétitions pour arriver au but des JO, donc c’est dans un coin de ma tête. Mais je ne veux pas rester obnubilée par cet objectif pour ne pas me perdre en y pensant trop, alors qu’il y a aussi de grosses échéances qui arrivent pour nous […]. On sent que toutes les nations sont prêtes et se préparent très dur pour toutes les compétitions qui vont arriver. On sent déjà que le niveau a augmenté cette année sur les Premier League avec les 50 meilleures [du monde] qui se retrouvent à chaque fois. » Elle rêve bien sûr de « revivre encore de belles médailles d’or sur les championnats du monde », et forcément de « devenir championne olympique. » « On va travailler dur pour se qualifier et se battre jusqu’au bout pour atteindre ces objectifs », assure-t-elle. Dans les dojos comme en dehors, la jeune femme a déjà prouvé qu’elle avait la ressource nécessaire pour y parvenir.

Camille Vandendriessche (avec Hugo Saint-Val)

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